Dans le cadre du dix-huitième concours annuel pour la remise du Prix John-McMenemy, la Revue canadienne de science politique a interviewé les auteurs des articles en lice. Le Prix John-McMenemy est décerné au meilleur article, en français ou en anglais, publié dans le volume 50 de la revue. L’article de Benoît Morissette, «Les fondements de la liberté et de la civilisation’: le rapport Durham, les institutions municipales et le libéralisme», était l’un des trois articles en nomination.

Pourriez-vous, en bref, résumer votre article intitulé : « Les fondements de la liberté et de la civilisation : le rapport Durham, les institutions municipales et le libéralisme ».

Mon article propose une nouvelle lecture des recommandations formulées dans le rapport Durham au sujet de la création d’administrations municipales au Canada. Certaines analyses avancent que Durham s’appuyait sur la conception libérale de la municipalité, que leurs auteurs retrouvent dans les écrits de Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Elles en déduisent que le libéralisme réduit nécessairement les municipalités à des “créatures de l’État”. Le texte démontre que malgré certaines similarités avec le radicalisme philosophique, le rapport présente plutôt une conception du gouvernement local qui s’inscrit dans la doctrine de la constitution équilibrée, à laquelle souscrivent les whigs réformistes comme Durham. Cette relecture du rapport permet ainsi d’apprécier l’hétérogénéité de la conception des municipalités produite par le libéralisme, et plus généralement la complexité de ce courant de pensée.

Comment vous êtes-vous intéressé au thème de cet article ?

J’ai été amené à lire le rapport Durham au cours de la rédaction de ma thèse de doctorat. Mon essai prend pour point de départ la question suivante: “les démocraties libérales comme le Canada doivent-elles accorder aux municipalités un droit à l’autonomie gouvernementale?” L’argumentaire en faveur de l’autonomie locale que j’y développe puise autant dans la philosophie politique contemporaine, l’histoire des idées et dans les travaux qui portent sur le développement du système de gouvernance urbaine canadien. Comme le relatent la plupart des politologues et des historiens qui s’intéressent à cet enjeu, le rapport Durham a donné l’impulsion politique nécessaire à l’implantation d’un système d’administrations municipales au Canada. Jusqu’ici, le rapport à généralement été lu comme l’expression typique de la pensée d’un libéral anglais, dont les idées s’apparentent ultimement à celles de Thomas Hobbes et John Locke (Janet Ajzenstat) ou de John Stuart Mill (James Tully, Engin F. Isin).

À la lecture du rapport, on s’aperçoit toutefois très rapidement, comme l’a bien vu Stéphane Dion, combien la démarche intellectuelle de Radical Jack ressemble à celle d’Alexis de Tocqueville. Depuis maintenant quelques décennies, les historiens du libéralisme ont souligné les contrastes importants entre les idées de Mill et de Tocqueville au sujet du rôle des gouvernements locaux dans les sociétés égalitaires. Le premier les considère à l’image des “pouvoirs intermédiaires”, tel que les définit Montesquieu, soit des corps politiques capables de tempérer la volonté capricieuse du souverain. Le second souhaiterait transformer ces institutions en espaces permettant aux citoyens de se réaliser en tant qu’individus autonomes. La conception du pouvoir local qui s’articule chez Tocqueville s’appuie d’ailleurs sur des études des constitutions américaine et anglaise. Mon article démontre notamment que le réflexions de Tocqueville au sujet du “pouvoir communal” s’appuient en fait sur la compréhension de la constitution anglaise qui sous-tend le rapport Durham, et qui s’oppose à plusieurs égards aux aspirations politiques de Mill.

Avez-vous des conseils à donner aux étudiants aux études supérieures ou à des collègues qui s’intéressent au thème de votre article?

Tous les lecteurs du rapport, et plus spécifiquement les Québécois et les francophones hors Québec, sont inévitablement heurtés par le portrait des Canadiens-Français dessiné par son auteur. Ils y sont dépeint comme un peuple “sans histoire, ni littérature”, dépourvu d’esprit d’entreprise, et à la solde de ses élites. Pour ajouter l’insulte à l’injure, il recommande leur assimilation à la civilisation anglaise, prédominante sur le continent.

On ne peut évidemment pas faire abstraction de ces propos. Je crois cependant qu’on peut mieux en saisir la teneur, et apprécier les contributions du rapport aux débats politiques soulevés par le caractère pluraliste des démocraties libérales, en tenant compte du contexte intellectuel dans lequel il a été rédigé. Cette sensibilité historique doit inciter le lecteur à aborder le document avec deux idées en tête.

Premièrement, le rapport témoigne d’une pensée politique qui conçoit la liberté comme l’effet d’une constitution dans laquelle les lois sont conçues dans leur rapport avec les moeurs d’une société politique, qui résultent entre autres de sa situation géopolitique, et des moyens à l’aide desquels elle assure sa prospérité. Les étudiants pourront approfondir leurs connaissance à ce sujet en se familiarisant avec les ouvrages qui relatent le développement d’un “humanisme commercial”, et des concepts de société civile et d’opinion publique, dans la pensée politique anglaise et française à compter du dix-huitième siècle. La lecture des travaux de J.G.A. Pocock, Richard Boyd, Philippe Raynaud et Céline Spector qui portent sur ce sujet s’imposent comme des lectures incontournables.

Deuxièmement, pour les chercheurs qui s’intéressent plus spécifiquement au développement du système municipal canadien, je les invite à lire le rapport en se rappelant qu’à l’époque de sa rédaction, la conception “moderne” de l’État, qui s’apparente grosso modo à celle mise en mot dans les théories de la souveraineté, ne s’était toujours pas imposée dans la vie politique et intellectuelle anglo-saxonne. À ce sujet, ils peuvent entre autres s’instruire de l’analyse proposée par Janet McLean dans son plus récent ouvrage intitulé Searching for the State in British Legal Tought (Cambridge 2012). S’ils lisent le rapport avec ces considérations en tête, ils constateront que la conception des institutions municipales qu’on y trouve partage des “traits de famille” évidents avec celle qui se dégage des travaux contemporains sur la gouvernance urbaine.

Parlez-nous brièvement de vos projets de recherche actuels et futurs.

Les recherches que je souhaite entreprendre une  fois ma thèse complétée porteront sur les réflexions d’Hannah Arendt et de Judith Shklar au sujet du développement de l’État-providence aux États-Unis. Je souhaite mettre en relation les textes que ces deux figures de proues de la pensée politique contemporaine consacrent à cet enjeu pour deux raisons complémentaires. Premièrement, chacune d’elle conçoit la justice en s’inspirant de la démarche intellectuelle préconisée par Montesquieu dans l’Esprit des lois. En ce sens, elles offrent un contrepoint à la théorie de la justice formulée à la même époque à partir de l’éthique kantienne. Deuxièmement, Arendt redoute le développement de l’État-providence, et de la centralisation administrative. Elle voit dans ces phénomènes le glissement de la république américaine vers le despotisme et le règne de la violence. Shklar y perçoit plutôt des développements politiques qui érigent des remparts contre les injustices au sein des sociétés égalitaires et pluralistes. Mon projet tentera en somme de mettre en lumière les promesses et les limites de la théorie moderne du “gouvernement mixte”, telle que la reformule Montesquieu au dix-huitième siècle, à la compréhension des phénomènes politiques contemporains.

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For the eighteenth annual competition of the John McMenemy Prize, the Canadian Journal of Political Science interviewed the short-listed nominees about their articles. The John McMenemy Prize is awarded to the best article, in English or French, published in volume 50 of the journal. Benoît Morissette’s “‘Les fondements de la liberté et de la civilisation’: le rapport Durham, les institutions municipales et le libéralisme”, was one of the three short-listed nominated articles.

Could you briefly summarize your article entitled “‘Les fondements de la liberté et de la civilisation: le rapport Durham, les institutions municipales et le libéralisme “.

My article proposes a new reading of the recommendations made in the Durham Report concerning the creation of municipal governments in Canada. Some analyses suggest that Durham drew on the liberal conception of the municipality, which their authors find in the writings of Jeremy Bentham and John Stuart Mill. They conclude that liberalism necessarily reduces municipalities to “creatures of the state”. The text demonstrates that despite some similarities with philosophical radicalism, the Report rather presents a conception of local government that is consistent with the doctrine of a balanced constitution, to which reformist Whigs like Durham subscribe. This rereading of the Report thus makes it possible to appreciate the heterogeneity of the conception of municipalities produced by liberalism, and more generally the complexity of this thinking.

How did you become interested in the theme of this article?

I was led to read the Durham Report during the writing of my doctoral thesis. My essay begins with the question, “Should liberal democracies like Canada give municipalities a right to self-government? My arguments in favor of local autonomy draw as much from contemporary political philosophy, the history of ideas and work on the development of the Canadian urban governance system. As most political scientists and historians interested in this issue have reported, the Durham Report provided the political impetus for the implementation of a municipal government system in Canada. So far, the Report has generally been read as a typical expression of the thinking of an English Liberal, whose ideas ultimately resemble those of Thomas Hobbes and John Locke (Janet Ajzenstat) or John Stuart Mill (James Tully, Engin F. Isin).

Reading the Report, however, one realizes very quickly, as Stéphane Dion has clearly seen, how much Radical Jack’s intellectual approach resembles that of Alexis de Tocqueville. For some decades now, liberal historians have emphasized the important contrasts between Mill and Tocqueville’s ideas about the role of local governments in egalitarian societies. The first considers them as “intermediate powers”, as Montesquieu defines them, that is, political bodies capable of tempering the capricious will of the sovereign. The second would like to transform these institutions into spaces where citizens can realize their potential as autonomous individuals. Tocqueville’s conception of local power is based on studies of the American and English constitutions. In particular, my article demonstrates that Tocqueville’s reflections on “communal power” are in fact based on the understanding of the English constitution underlying the Durham Report, which is opposed in several respects to Mill’s political aspirations.

Do you have any advice for graduate students or colleagues interested in the topic of your article?

All readers of the Report, and more specifically Quebecers and Francophones outside Quebec, are inevitably offended by the portrait of French Canadians drawn by its author. They are depicted as a people “without history or literature”, devoid of the spirit of enterprise, and in the pay of its elites. To add insult to injury, he recommended their assimilation to English civilization, predominant on the continent.

Obviously, we cannot ignore these comments. I believe, however, that we can better grasp its content and appreciate the Report’s contributions to the political debates raised by the pluralist nature of liberal democracies, taking into account the intellectual context in which it was written. This historical sensitivity should encourage the reader to approach the document with two ideas in mind.

Firstly, the Report reflects a political thinking that sees freedom as the effect of a constitution in which laws are conceived in relation to the mores of a political society, which result inter alia from its geopolitical situation, and the means by which it ensures its prosperity. Students will be able to deepen their knowledge on this subject by familiarizing themselves with works that relate the development of a “commercial humanism”, and concepts of civil society and public opinion, in English and French political thought from the eighteenth century. The reading of the works of J.G.A. Pocock, Richard Boyd, Philippe Raynaud and Céline Spector, who deal with this subject, are essential readings.

Secondly, for researchers who are more specifically interested in the development of the Canadian municipal system, I invite them to read the Report, bearing in mind that at the time it was written, the “modern” conception of the state, which is broadly similar to that put into words in the theories of sovereignty, had still not been imposed in Anglo-Saxon political and intellectual life. In this regard, they can learn about the analysis proposed by Janet McLean in her most recent book Searching for the State in British Legal Thought (Cambridge 2012). If they read the Report with these considerations in mind, they will find that the conception of municipal institutions found there shares obvious “family traits” with that emerging from contemporary work on urban governance.

Tell us briefly about your current and future research projects.

The research I wish to undertake once my thesis is complete will focus on the reflections of Hannah Arendt and Judith Shklar about the development of the welfare state in the United States. I wish to relate the texts that these two leading figures of contemporary political thought devote to this issue for two complementary reasons. In the first place, each of them conceives justice by drawing inspiration from the intellectual approach advocated by Montesquieu in the The Spirit of the Laws. In this sense, they offer a counterpoint to the theory of justice formulated at the same time from Kantian ethics. Secondly, Arendt fears the development of the welfare state and administrative centralization. She sees in these phenomena the slide of the American republic towards despotism and the reign of violence. Rather, Shklar sees them as political developments that erect ramparts against injustices in egalitarian and pluralistic societies. In sum, my project will attempt to highlight the promises and limitations of modern “mixed government” theory, such as the eighteenth century Montesquieu reformulation, to the understanding of contemporary political phenomena.

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